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Merci Google !

Et dire que je survis à mon infection depuis une trentaine d’années maintenant.

Je ne pense pas tous les jours à ce miracle, bien au contraire, j’ai même oublié ce que c’est que d’être vraiment malade, oublié ce terrible diagnostic : deux ans d’espérance de vie (la trithérapie n’existait pas encore). Au début, je me réjouissais à chaque anniversaire que je célébrais. J’allais de petite victoire en petite joie, vers un espoir un peu fou de peut-être célébrer le prochain Jour de l’An.

Maintenant, je m’étonne d’en avoir réchappée alors que tant d’autres en sont morts. Je me sens redevable, je ne devrais pas gaspiller les jours qui me sont miraculeusement offerts. Je me dis parfois que je devrais vivre plus intensément, moi dont la routine quotidienne de célibataire un peu plate me satisfait pourtant.

Voilà quel est mon état d’esprit à l’été 2016.

Un beau matin alors que je prends un café avec une amie à une terrasse, un homme, que je n’avais même pas remarqué à une table voisine, vient me donner son numéro de téléphone me dit quelques mots flatteurs sur mon apparence : il me trouve belle et ajoute avec un sourire furtif, avant de disparaître aussi vite qu’il est apparu, qu’il « est prêt à passer le reste de sa vie avec moi ».

Je suis vraiment surprise, cela fait si longtemps que je suis seule, que je ne cherche plus. La plupart du temps, depuis que j’ai dépassé la quarantaine puis la cinquantaine, je me sens invisible comme femme.

Je prends quelques jours avant de l’appeler.

Nous nous rencontrons deux fois, les heures passées ensemble s’étirent agréablement. Je ne suis pas encore conquise mais j’avoue être sous le charme. Il y a une attirance certaine de part et d’autre et nous partageons les mêmes idées politiques, les mêmes goûts au cinéma, il a vécu plusieurs années en Europe et a, lui aussi, été marié.

« Décider de se dévoiler est, pour moi, un choix angoissant : quand, comment, où. »

Notre discussion se poursuit par Internet : plusieurs messages par jour, des photos échangées. Notre prochaine rencontre approche, les échanges de courriels sont doux. Je me mets à rêver à la possibilité d’une relation avec un homme et donc à lui annoncer ma séropositivité. Décider de se dévoiler est, pour moi, un choix angoissant : quand, comment, où.

J’ai déjà vécu plusieurs rejets suite à cette annonce aussi me suis-je protégée pendant des années évitant soigneusement toute possibilité de romance. Mais il fait beau, juin est splendide et je me sens plus libre, plus forte. Après tout la vie peut encore me réserver de belles surprises.

Nous sommes en 2016 les médias font savoir depuis des mois que les personnes sous traitement dont la charge virale est indétectable n’infectent pas leur partenaire. Je ne dois pas laisser passer cette chance. En ouvrant ma messagerie quelques jours avant notre rendez-vous et mon « annonce » les mots tombent sans appel :

« J’ai très mal dormi : hier soir j’ai appris  ton état de santé (en cherchant ta photo sur Google…) et ça m’a fait de la peine pour toi. Ça m’a ému ton histoire. Malheureusement je suis trop hypocondriaque  pour fréquenter intimement une personne avec le VIH. Mes plans changent donc… et je le regrette. Quand j’ai appris ton état de santé, j’ai malheureusement trouvé ma réponse, à savoir si je souhaitais éventuellement poursuivre dans un but amoureux. C’était un non définitif. »

Mais pourquoi être allé chercher ma photo alors qu’il m’a vu plusieurs fois ? Je sais pertinemment qu’en tapant mon nom on retrouve beaucoup, beaucoup d’informations sur mon implication dans la lutte contre le VIH/sida. Mais jamais je n’aurais soupçonné que cela pouvait avoir un tel impact sur ma vie privée. Quelle naïveté ! Merci Google !

« Le dévoilement de ma séropositivité m’appartient. »

J’ai éprouvé une profonde tristesse mais aussi une grande colère, je me foutais complètement de « sa peine pour moi ». J’ai eu le sentiment d’avoir été volée, abusée. Le dévoilement de ma séropositivité m’appartient. Il n’y a que moi qui peut choisir si j’en parle et comment. Ce n’est pas la première information que je donne quand je rencontre des inconnus. J’attends de les connaître, de savoir si je peux leur faire confiance, et je décide si cette information est pertinente ou non dans notre relation. Cette fois-ci, rejetée avant même de m’être dévoilée, je me suis sentie dépossédée.

J’ai répondu en mesurant chaque mot, il n’était pas question que je reste victime, je devais agir, réagir. J’ai même tenu à le revoir pour qu’il n’ait pas le dernier mot même si… Nous avons parlé de tout et de rien j’en avais assez dit par courriel. Les vacances sont arrivées, son départ puis le mien. Au retour, je ne l’ai pas recontacté, lui non plus.

Alors malgré les merveilleuses nouvelles de nos « bonnes santés », de la non transmission dans les cas de suppression du virus, la discrimination se porte bien, merci beaucoup.

Quand le gynécologue m’a dit, il y a quelques semaines, que je devrais continuer à prendre des hormones, que je pouvais facilement rencontrer « Mister Right », qu’à mon âge je devais avoir encore des relations sexuelles, j’ai hésité entre lui sauter au cou pour l’étrangler ou lui rire en pleine face. Je n’ai fait ni l’un ni l’autre. Non, je ne vais pas attendre « Mister Right » je vais continuer à vivre heureuse et séropositive, célibataire mais pas seule car très entourée de ma famille et de mes amies et amis qui m’aiment.

 

Laurette

D’autres témoignages comme celui-ci se retrouvent dans le numéro 25 du Remaides Québec.

Commentaires (1)

Jacques Gélinas

Mar 15, 2017 at 7:49

Bonjour à toi.
Un témoignage à la fois trés touchant mais également très choquant.
Malheureusement , c’est le prix à payer pour avoir osé dire, pour avoir osé prononcé ces mots qui un jour nous ont fait tellement mal :je suis séropositif-Ve.
Ça nous dit que même en 2017, la peur fait que nous sommes discriminés.
Je continue à penser que malgré notre souffrance, le fait de dire â et aura un impact positif dans la lutte contre la discrimination et l’ostracisme.
Je pense à toi.
Jacques Gélinas.

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